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Bout de crayon
C'est une histoire que j'ai trouvé sur un site et dont je citerai l'auteur (desole je n'ai pas pu mettre de lien vers cette histoire). La personne qui l'a ecrite a pour pseudonyme quitterie alors aplausisez la ou envoyez moi un e-mail, j'ecrirai vos messages a la fin...Bravo quit!!
Le 17.03.04 :Je commence ce cahier, je ne sais pourquoi. Lettres de détresse que tu ne liras jamais, mots que tu n’entendras pas, l’expression de ton absence qui me dévore, enfouies entre quelques pages si futiles, si inutiles… Néanmoins, j’espère que te parler par ce cahier me permettra de calmer cette douleur qui me mort.
Aurais-je pu m’y attendre ? Elle m’a appelé, je revenais de chez ma tante, j’étais dans le TGV, elle avait une voix éteinte, gênée, je ne me suis doutée de rien. J’ai d’abord pensé à un problème pour venir me chercher à la gare, il faudrait que je rentre en bus. Mais ses mots n’étaient pas ceux adapté. Ils étaient plus graves. Elle ne savait pas comment me l’annoncer, comment dire une nouvelle de ce genre à sa fille ?Puis, il a bien fallu, c’était pour ça qu’elle appelait, elle l’a dit. Il avait trop bu. Il avait une voiture. Tu a traversé au mauvais moment. Et ton souffle s’est arrêté.
L’enterrement était il y a 5 jours. Il y avait beaucoup de gens. Ta famille, tes amis des cours de violons, tes amis de cours : Angélique, Mathilde, Sophie, Oriane, Camille et beaucoup d’autres. Il y avait aussi Paul, Jorge, Florian, Philippe…Je n’ai pas vu tout le monde. Je n’ai pas regardé.
La messe était belle. Il y avait des beaux chants, des violons. Le prêtre a parlé très justement de toi. Jeune ado à la recherche de sa personnalité, pleine de gaîté et d’attention, s’efforçant de garder la foi dans le monde si décalé où l’on vit. Puis, Guillemette a dit un mot au nom de toute ta famille. Elle est courageuse ta sœur. Tes parents et Claire n’ont pas pu. Alors, elle a dit, la gorge serré, ce que tout le monde pensait tout bas : Pourquoi ? Et a exprimé le souhait que « ma petite sœur compte maintenant parmi les plus bels anges du ciel ». Ta tante a parlé aussi. De ton attention envers les gens qui souffre, des questions que tu te posais… As-tu trouvé la réponse, si haut que tu sois ?
On aurait pu attendre de moi un petit mot. On l’a attendu. Ta tante s’est tourné vers moi et a dit : « Peut-être que sa meilleure amie voudrait parler ? ». J’aurais pu dire oui, monter sur l’estrade, et te parler, pour la dernière fois, dans cette boîte noire où ils t’ont enfermé, te répéter combien j’étais fière d’avoir été ta confidente, ta complice, d’avoir tout partagé avec toi depuis trois si belles années. J’ai hochai la tête en signe de négation. Je ne pouvais pas.
Dehors. Devant cette église, si belle mais qui m’a paru si monstrueuse ce jour là. Dernière bénédiction. Derniers adieux. Larmes. Et tu es descendu. Si loin, dans ce trou noir, dans ce trou froid. Ils ont enterré tes yeux bleus, ils ont enterré tes doigts magiques qui couraient si bien sur les cordes du violon, ils ont enterré ton visage si expressif. Ils t’ont enterré. Ils ont enterré une partie de moi.
Le 25.03.04 : «Cathy, il faut que tu retournes en cours » m’a dit Maman aujourd’hui. Je n’ai pas bronché. Cela quinze jours que je ne bronche plus. Je ne peux pas me laisser dépérir, il faut que la vie continue, il faut que je me reprenne, paraît-il, il faut que je sois forte, il faut que je fasse de cette douloureuse épreuve une force, il faut, il faut tellement de choses que j’en ai le vertige. Pour mon bien. Laissez-moi rire, avec vos « pour ton bien ». Mon bien. Qu’en savait-vous ? Avait vous déjà vécu une amitié comme celle-ci ? Je crois que c’est souhaitable à chaque personne qui recherche le bonheur. Un échange, sans peur, un don, sans blessure, un cadeau, sans futilité, un bonheur, tout simple. Rire lorsqu’elle sourit, exulter lorsqu’elle est réjouie, se taire si elle ne parle pas, souffrir si elle a mal, pleurer si elle sanglote, mourir si son souffle s’arrête.
Aurions pu nous douter, début collège, lorsque nous nous sommes rencontrées, que la timide Marion -Moon comme on t’appelait puisque tu n’aimais pas que l’on t’appelle Marion- et l’excentrique Cathy formerait le duo inséparable ? Totalement différente, nous avons appris à nous connaître, nous nous sommes fait grandir. Si tu n’avais pas été là, où en serais-je ? Nos si nombreux points communs, dont un qui nous a profondément rapproché : un parent dépressif. Ta mère allait mieux depuis quelques années. Mon père continuait de noyer sa souffrance dans l’alcool. Il va mieux en ce moment. Il ne boit plus. Cela me soulage. Décidément, l’alcool est une grosse connerie. Il détruit des familles, des amours, des amitiés.
Mon bonheur ne tenait qu’à deux verres de trop.
Le 27.03.04 : Je suis retourné en cours. Je suis tellement fatiguée. De tous ces sourires désolés, tous ces élèves aux sourires gênés. Je veux qu’on me laisse, plus de « sincères condoléances ». Je voudrais dormir dans un sommeil lourd, ne plus penser. Tous ces amis qui essayent de renouer avec le mur que je leur présente. Eux aussi ont mal. Tu ne manques pas qu’à moi. Mais la vie peut-elle continuer ? Je leur parle, mais cela peut-il être comme avant ? Les moqueries sur les profs, sur ce qu’on mange à la cantine, parfois un semblant de discussion classique revient, mais le cœur n’y est pas. Je vois que cela les soulage. « On s’inquiète pour toi » m’ont-elles avouées. « On est désolé, on espère que tu va bien » m’ont-ils dit d’un air maladroit. Je garde la tête haute. Demain je sourirais. Ils n’auront plus à s’en faire. Je suis tellement fatiguée.
J’ai revu la salle d’histoire géo, celle où on se faisait tout le temps coller à cause des fous rires en interro. Je suis allée à la cantine, là où tu me donnais en général la moitié de ton sandwich parce que ce que le self mettait sur mon plateau était immonde. J’ai mangé ce qu’il y avait. J’ai revu la cour, avec le banc où on se posait, toi, les filles, moi pour discuter en regardant vaguement les autres qui jouaient au foot.
Tout ça me paraît si loin. Je suis tellement fatiguée.
Le 28.03.04 : J’ai réussi à dormir cette nuit. Maman m’avait donné un médicament à base de plantes pour calmer l’esprit. Je n’ai pas fait de rêves. Tant mieux.
Il a vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans. C’est trop jeune pour devenir un assassin. A cause de quelques verres de trop. A cause d’un chagrin d’amour. A cause d’un autre. On peut remonter loin. Pourquoi toujours chercher un coupable ? Toujours rejeter la faute sur les autres, quand ce n’est pas sur Dieu.
Il va y avoir un procès. Je ne veux pas en savoir la chute. De la prison. Simple. Radical. Il t’a pris ta vie, on lui casse la sienne, on est quitte, la justice n’en parle plus.
J’ai souri. Les autres redeviennent naturels. Je ne sais pas ce qui est préférable entre la gêne et l’oubli.
Papa a bu. Je l’ai vu rentré dans son appartement en sortant d’un bar. Comme quoi la vie continue. Toujours espérer, attendre une guérison qu’il souhaite tout autant que sa famille dont il est séparé, et tomber. Toujours tomber. La déception. Se résigner. C’est horrible de se résigner non ? Se dire qu’il sera toujours malade, toujours dans cet état, se dire que c’est la vie. C’est ça la vie ?
Qu’est-ce que tu m’aurais dit ? Tu m’aurais dit quelque chose qui m’aurait regonflée à bloc, tu m’aurais dit quelque chose de ce style : « Cathy, ce n’est pas ta vie. Tu as la tienne à construire à côté. C’est ton père, ça fait mal, c’est normal. Mais ta vie ne repose pas que sur lui. Il y a ta mère et tes sœurs qui te soutiennent, il y a tes loisirs qui te passionnent, il y a tes amis qui t’aiment et puis il y a moi ! », aurais-tu finis avec un grand sourire. Il y avait toi. Ma petite Moon.
Le 30.03.04 : C’est le week-end. Je m’ennuyais, alors j’ai rangé ma chambre. J’ai toujours le texte que tu m’as écris :
"J’écris ce poème pour une seule raison
Car l’amitié c’est un don
Et j’ai besoin de te dire que je t’aime
Car depuis trois ans nous deux c’est la même
J’écris ces lignes
Pour que tu les lises
Car cette amitié est tout simplement le signe
D’une force, d’un soutien
Et je te le dis par tout mes moyens
Que c’est le plus à toi que je tiens
Grâce à toi, aujourd’hui
Je me lâche
Je n’ai plus d’une chose à dire : merci."
Je l’ai accroché au dessus de mon bureau. Autour, j’ai mis des photos de nous deux. Chez mes grands-parents, en cours, chez toi, chez moi, nous deux… Il n’y en aura plus.
Ce matin, je suis allée à la messe. D’habitude, je n’y vais que pour mes parents. Je n’étais croyante réellement que pour leur faire plaisir, mais maintenant, j’espère vraiment que Dieu existe. Qu’Il t’as accueilli dans Ses bras, où tu nous attends tranquillement. Ca me porte tellement de penser ça. Tu dois être heureuse là-haut. Le paradis…. C’est si vague, si mystérieux. Je ne te reverrai plus. Je ne te reverrai plus. Cela me paraît impossible. Tellement intolérable, tellement injustifié, tellement cruel. Je ne te reverrai plus.
Le 31.03.04 : Angélique a voulu me parler en tête à tête. J’ai encore eu droit au refrain : « On est inquiet, ressaisis-toi ! » Ils veulent être rassurés. Je l’ai donc rassuré. De toute façon, à quoi cela servirait ? Dire que tu me manques, tout le monde s’en doute. Dire que j’ai mal, ça va avec. Alors dire quoi ? Que c’est une mauvaise période à passer, que je vais m’en remettre doucement. Je n’en pense pas un mot, mais je fais semblant. Avant de repartir, elle m’a dit : « Ce n’est pas parce que la vie continue qu’on l’oublie. On ne l’oublieras pas, Cathy. Pas plus que toi. » C’est la seule phrase qui m’ait marqué. Leur attitude n’est pas de l’oubli.
On a eu Vicente en histoire. Il n’a pas changé lui. Toujours les cheveux en l’air. Il s’est comporté normalement avec moi. Enfin respirer. Leurs sourires et regards désolés commençaient à m’étouffer.
Verninas, en tant que prof principal, a bien sûr dit son mot. Elle a exprimé à la classe sa désolation, a déclaré qu’on te porterait dans nos prières, qu’elle savait bien que dans ce cas là seul le temps était guérisseur, les mots ne changeaient rien… Ce qui explique le baratin qu’elle nous a sortit !
Moon. Tu me manques. Mes cds, mon album photo, mes posters, chaque objet de ma chambre me rappelle des souvenirs. La cantine, ma maison, ma rue, chaque lieu me serre la gorge. Celles qu’on écoutait en permanence, nos chansons coups de cœur, celles qu’on ne pouvait pas supporter, chaque musique me plonge dans la nostalgie. Les expressions que l’on reprenait en cœur, les jeux de mots qu’on était les seules à comprendre, chaque parole me fait mal. J’entends ton nom partout. C’est de l’obsession. Ma tête va exploser. J’aimerais tellement ne plus souffrir, arrêter de réfléchir, arrêter de supporter les souvenirs, arrêter de soutenir leurs paroles qui se voulaient réconfortantes, arrêter de me cogner à ma mémoire, arrêter de pleurer en silence… Arrêter.
Le 1.03.04 : Je viens de rentrer des cours. C’est décidément épuisant de faire comme si l’on se remet doucement. Attends, on frappe à la porte.
C’était maman qui m’apportait un goûter parce que j’étais montée directement en entrant. Elle voulait savoir si tout allait bien, si tout s’était bien passé au collège. Même si la crêpe qu’elle m’a apportait à l’air bonne, je n’ai pas faim. Le chat va être content. Je dois faire mon travail. Deux exercices de maths, un paragraphe à rédiger en histoire géo, six questions de français. Je n’ai pas envie. Je préfère t’écrire. J’ai vu ta sœur aujourd’hui. Elle avait un haut rouge. C’est la première fois depuis ta mort que je ne la vois pas tout en noir. Elle m’a demandé comment j’allais. Je n’ai pas répondu, je lui ai retourné la question. C’est dur, tu sais. Il paraît que le silence pesant est devenu la plus grande discussion tenue chez toi. Même ton père ne fredonne plus ses éternels couplets.
Il faut que j’ailles bosser. Je ne veux pas.
Troie, le film que tu adorais, est sorti en DVD. J’avais l’intention de te l’offrir pour ton anniversaire. Le nombre de fois où on a pu débattre sur Orlando Bloom et ton fameux Brad Pitt !
Ce foutu boulot que je dois faire. Il attendra.
Tu avais dit que tu avais l’impression qu’Angélique et Maxime avaient un petit faible l’un pour l’autre. Tu sais quoi ? T’avais pas tort ! Ils sortent ensemble depuis hier.
Ca me fait tellement bizarre de parler de ça. Je me sens tellement loin de tout ça. Tout ça, c’était avec toi. Tout ça, c’était avant. Je ne pense plus à rien. Plus aux films, plus aux chanteurs, plus aux copains… Je ne regarde plus « les beaux gosses », ceux sur lesquels on se tripait. Je ne pense plus qu’à toi.
Je ne pleure plus. Je n’ai pleuré qu’une fois, dans le train. Ca reste bloqué en moi, comme une douleur trop ancrée pour pouvoir s’exprimer. Je voudrais faire un câlin à ma maman. Redevenir une petite fille où le plus gros chagrin est celui de la perte de sa poupée. Me réveiller de ce cauchemar. Je n’en peux plus.
Papa m’a appelé. Il voulait savoir comment j’allais. Il aurait bien voulu me voir.
On sonne à table. Je n’ai pas faim. Je reste là. On insiste. Il faut que j’y aille.
Me revoilà. Ce dîner était horrible. Mes sœurs essayent de me faire rire. Ma mère essaye de me faire manger. Je n’arrive aucun des deux. Me faire rire ? Je me force à sourire. Manger ? Rien que de voir ce qu’il y a dans leurs assiettes me donne un haut le cœur. Je vais me coucher. Tu me manques.
Le 2.04.04 : Ce matin, ta mère m’a passé un coup de fil. Elle allait trier tes affaires aujourd’hui, en donner à des associations, mettre aux encombrants certains de tes meubles, trier tes livres, et voulait savoir si je voulais l’aider. J’ai accepté. Je suis arrivée en début d’après-midi chez toi. J’ai été prise de vertiges en entrant. Cela faisait tellement longtemps que je n’étais pas rentré chez toi. Et c’était sûrement la dernière fois. Quand je suis montée, ma tête tournait encore un peu. C’était peut-être aussi parce que je n’avait mangé que deux bouts de pain depuis 24h. Ta chambre. Tout exactement comme tu l’avais laissé. Bien ordonnée, grâce à l’après-midi qu’on avait passé à la ranger, quelques jours avant ta mort. Les posters n’avaient pas bougé. Tes livres, encore un peu en désordre. Les photos sur le mur. La trotteuse de ton réveil tournait encore, ignorante du froid de cette chambre depuis quelques semaines. Et dans le coin, les mêmes chaussettes traînaient. « Personne n’y est rentré », m’a dit ta mère. Je l’ai donc fait la première. Ta chambre. Elle respirait encore tellement de ta vie. J’ai hésité à demander à ta mère de ne rien changer, pour garder encore quelques temps l’illusion de ta présence. Mais je me suis résignée. Ce n’était pas facile pour elle non plus. Nous avons commencé toutes les deux. Claire nous a rejoints, mais elle est vite retournée dans sa chambre, les yeux rouges. On a commençait par tout enlever de tes étagères. On a mis de côtés tes papiers à lettres, stylos, enveloppes, pour les mettre dans le bureau de ton père. Guillemette est passée demander à ta maman de lui garder un de tes cadres. Elle n’allait pas bien. Ses larmes ont commencé à couler, elle s’est excusé en sanglotant de ne pas nous aider, qu’elle aurait bien voulu mais que c’était trop dur. Elle s’est mis à pleurer plus fort. Ta mère l’a raccompagné dans sa chambre. Je suis resté là. Ta mère est revenue, et nous avons continué. Elle était courageuse. Elle me souriait, même si je voyais bien que ça lui coûtait. Elle parlait un peu. Moi je ne pouvais pas. J’avais la gorge trop serrée. Pendant trois heures et demi, on a trié, jeté, mis de côté toutes tes affaires. Il y avait un gros sac poubelle d’habits pour le secours catholique, un carton avec tes peluches et les derniers jouets de ton enfance qu’il te restait, pour une autre association dont je n’ai pas retenu le nom. Les posters ont été mis dans une pochette. Tes draps aux sales. Tes affaires de beauté dans la salle de bains. Tes meubles dans le garage, sauf ton étagère qui est allée dans le bureau. J’ai demandé à garder ton petit clown, ton porte photo en voiture, ton carnet à proverbe et ton livre d’or avec les mots de tes amis. Ta mère a bien voulu. A un moment, ton père est arrivé sur le pas de la porte. Il n’a rien dit. Il a regardé. La larme s’est arrêté au bas de sa joue, elle n’est pas tombé. Il est reparti.
Ta mère a gardé tes cadres, deux de tes pulls, tes livres, ton carnet où tu écrivais des poèmes, tes CDS, les objets de ton coin prière, quelques peluches et d’autres choses. Elle a tout mis dans un carton. « Je vais proposer à Claire et à Guillemette de prendre ce qu’elle veulent. Le reste restera dans ma chambre. » m’a-t-elle dit d’un ton neutre. Je l’admire. Puis j’ai regardé une dernière fois ta chambre vide, avec ses quatre murs vides. Je crois que ton père voudrait faire un coin de prière ici. Ca serait bien. Ca serait beau.
Je suis rentrée en train, je ne voulais pas que Maman vienne me chercher. Je fuis ma famille. Je crois que je fuis tout le monde. Chez toi, c’était différent. C’était les seules personnes qui pouvaient partager une douleur comme la mienne. Ce n’était pas la même, mais elle était tout aussi forte.
Ma vie est un enfer depuis que tu es partie.
Le 3.04.04 : J’ai perdu deux kilos en une semaine. Je me sens faible, mais la vue de la nourriture me dégoutte. Je réponds : « Ca va merci » mais j’ai toujours ce goût amer. J’ai peur. J’ai tellement peur. Quand irais-je mieux ? Je vais continuer à m’enfoncer ? Je ne veux pas. Je n’en peux plus. J’ai peur. Comment je vais faire, toute seule ? Personne ne pourra me répondre comme tu le faisais, personne ne pourra me rassurer comme tu pouvais le faire, personne ne pourra comprendre mes silences comme tu les comprenais, personne ne pourra voir clair en moi comme tu voyais, personne ne pourra te remplacer… J’ai peur. Je suis dans une sorte de somnolence en cours. Je n’écoute pas. J’essaye parfois de me concentrer, je n’y arrive plus, mon esprit s’échappe. Les mêmes phrases se répètent dans ma tête et me martèlent la pensée. Aujourd’hui, c’était ce que m’a dit Maman lorsqu’elle m’a appelée dans le train : « Elle est morte, Cathy. » Mes vertiges sont de plus en plus fréquents. J’ai l’impression de m’enfoncer dans un trou noir. Toute la journée, j’attends ce moment où je pourrais venir écrire ici et te parler. Je n’attends que ça. Je n’ai plus de projets. J’ai l’impression d’être une carcasse vide. J’ai peur, Moon. Tellement de tout ce qui se passe dans ma tête, dans mon corps, toutes ses pensées qui s’installent malgré moi, ces pensées noirs, ces pensées de peur, ces pensées de mort… J’ai peur, Moon. De moi.
Le 4.04.04 : Bonjour Moon. Tout comme le fait ma fille, je vais m’adresser à toi à travers ce cahier. Cathy est à l’hôpital. Elle a fait un malaise tout à l’heure en rentrant du collège. Elle s’est effondré sur le trottoir, et des passants ont appelé les pompiers. Je viens d’aller la voir. Elle m’a à peine dit deux mots, qui devaient être : « Ca va, t’inquiète pas » et m’a demandé de lui apporter « un vieux cahier qui est sur mon bureau, c’est important s’il te plaît ». Je me suis donc empressé de répondre à sa demande qui pour une fois n’était pas qu’on la laisse tranquille. Mais avant, le médecin m’a parlé. Elle est très faible physiquement. Un manque de sommeil, mais également une sous alimentation. Malgré tout mes efforts, elle a perdu trois kilos. Mais surtout, « sa tête est malade. Madame. Votre fille veut mourir.» Voilà ce qu’il ma dit. Elle ne se remet pas. Je n’aurais pas pensé que cela tournerait mal à ce point. Je savais que tu comptais pour elle plus qu’une simple camarade de classe, mais j’ai sous-estimé votre amitié. Que tu lui manques au point de mourir. Tu imagines la souffrance pour une mère que d’entendre cela ? Plus rien ne compte. Que toi et ton absence. Je ne sais plus quoi faire.
Ma fille est perdue sans toi. Je te demande donc de lui donner ta force. Dieu t’a accueilli à ses côtés. Prie pour ma petite fille, je t’en prie.
Le 5.04.04 : Je suis toujours à l’hôpital. Le médecin veut que j’y reste quelques jours, pour reprendre une alimentation et un rythme de vie normal. Il veut me faire suivre par un psychologue. Si ça peut lui faire plaisir.
Moon, prie pour moi. Maman a l’air d’être convaincu que tu es près de Dieu. Prie pour maman aussi. Et pour ta famille. Et pour tout ceux à qui tu manques.
J’ai rencontré une certaine "Leïla", c’est ma voisine de chambre. Elle est anorexique. Ca fait peur à voir. Mais elle est gentille. Elle m’a raconté son histoire, je lui expliqué la mienne. Elle souffre beaucoup elle aussi. Si tu as le temps, pense à prier pour elle.
Beaucoup de gens sont venus me voir. Leur gentillesse m’a touché. Sophie, Oriane, Aurore, Mathilde, Camille, Angélique, Sandra même sont venues, et aussi Jorge, Philippe, Paul, Florian, Adrien sont venus tous ensembles. J’ai souri. Vraiment, sans me forcer.
Papa est venu me voir. Je n’étais pas très enthousiaste. Au début, on ne parlait pas trop… « Les notes en cours, ça peut aller ?
- Mouais, ça va encore… » Et puis, petit à petit, on s’est mis à parler de toi, de ta mort, de l’alcool, de sa maladie, de lui… J’ai redécouvert mon père, Moon.
Le 7.04.04 : Je suis rentrée à la maison. Je mange normalement, même si parfois je me force un peu. Le sommeil, c’est pas ça. Je fais des cauchemars. Je rêve du jour où tu es morte, de comment ça s’est passé. Je me réveille en sueur. Demain normalement, je retourne en cours. Je suis lasse de tout ça.
Le 8.04.04 : Ta tante m’a appelée. Pendant une heure et demi, nous avons parlé. Pendant une heure et demi, j’ai pleuré. Pas comme d’habitude, pas que dans ma tête, pas que dans mon cœur. J’ai laissé couler mes larmes, j’ai pleuré comme jamais je n’ai pleuré, j’ai pleuré toute ma souffrance, tout mon mal être, toute ma peur, toute ma solitude, toute ton absence. Je ne sais pas ce qui a déclenché ça. Elle m’a juste dit la phrase qui devient mon éternelle rengaine : « Je voulais savoir comment tu allais… » Et à laquelle j’ai tout simplement répondu : « Mal. » Avouer la vérité, à soi comme aux autres. Le dire de vive voix. L’admettre. Des larmes de douleur et de soulagement à la fois. Maintenant je pourrais aller mieux.
Le 10.04.04 : Ma cousine attend un enfant. C’est génial hein ?
Cela fait trois jours que je ne t’ai pas écrit. Je n’en ai pas eu besoin.
Mon cœur est fatigué. La vie continue. Tu me manques.
J’ai rangé le petit clown, le porte photo, le carnet à proverbes et le livre d’or, dans une jolie boîte, celle avec les chevaux, celle que t’aimais bien. Je l’ai posé sur mon étagère. Le poème est toujours au dessus de mon bureau. Mais j’ai mis les photos dans la boîte.
Ce soir, on a un dîner de crêpes. Ca fait longtemps que je n’en ai pas mangé. J’ai faim.
J’ai toujours mal. Tu me manques. Je ne t’oublie pas. Je ne t’oublierais pas. J’ai moins mal. De là-haut, tu es avec moi. N’oublie pas de prier. Je ne t’oublierais pas. Chaque nuit, la lune se lèvera. Merci Moon.
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